mercredi 2 mai 2007

Deux candidats : deux livres très différents

Il y a une vraie différence de personnalité, de démarche, de méthode et d’objectifs entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal. Deux conceptions aussi de l’autorité (celle de Nicolas Sarkozy repose sur la supériorité du supérieur par rapport à ses inférieurs ; celle de Ségolène Royal repose sur l’évaluation, l’expertise citoyenne et la compétence).
Les 2 livres qu’ils ont publiés, il y a un peu plus d’un mois : Ensemble de Nicolas Sarkozy, Maintenant de Ségolène Royal en sont l'illustration.
Ensemble de Nicolas Sarkozy
Ensemble, le livre de Nicolas Sarkozy, est composé de 6 chapitres d’inégales longueurs, dont les plus longs sont Le miracle de la France et Tout est possible.
Volonté de dessiner une grande ambition collective plutôt que de décrire un programme de gouvernement dit-il page 159, la dernière.
Au fil des pages, Nicolas Sarkozuy nous dévoile selon lui les causes de notre situation : mai 68, complètement caricaturé et qui renvoie à 40 ans en arrière, les responsabilités de la situation actuelle ; la pensée unique ; les politiques publiques menées depuis 25 ans ; l’État (deux conceptions de l’État : celle de Sarkozy, maintenant le système quasi-monarchique en place, celle de Ségolène Royal pour un État impartial, sans dépenses somptuaires comme elle pratique en Poitou-Charentes où elle a économisé plus d’un million d’euros par rapport à Raffarin, argent réinvesti par exemple dans les transports en commun à 1 euro) ; la gauche bien sûr mais caricaturée (le paragraphe de fin de page 111 est rhétorique, la gauche étant présentée comme proposant une société du minimum et d’énumérer 11 minima soi-disant voulus par la gauche avec cette conclusion invraisemblable : Elle veut cette gauche qui n’est vraiment plus la gauche, le minimum de politique et le minimum de débats ; lui, proposant en pure rhétorique , la société du maximum avec énumération de 10 maxima).
Comme par hasard, Sarkozy n’a pas participé aux gouvernements de droite depuis un certain nombre d’années. Rien dans son livre sur le bilan des 5 dernières années pendant lesquelles il a occupé d’éminentes positions aux finances et à l’intérieur.
Et pour ce qui est des débats, on a vu comment l’UMP, dont il est le patron, a su les esquiver, à l’Assemblée Nationale, à coups de manœuvres sur par exemple, la question des intermittents ou sur l’amendement Accoyer (président du groupe UMP à l’Assemblée) par rapport aux professions du milieu psychologique.
Voir Sarkozy affirmer page 158 que : Ce livre est le fruit de cette rencontre (avec les Français) dans toutes les villes de France, fait sursauter tant le mensonge est énorme. Qui se déplaçait sur le territoire : le ministre ou le candidat ou les deux tant c’était pratique ?
En ce qui concerne Toulon, je n’ai pas le souvenir d’une rencontre mais d’un meeting de candidat après une visite de ministre sur un porte-avions.
Également frappantes, les contradictions qui émaillent le livre. Un exemple : ce qu’il dit sur la crise d’identité.
En elle s’additionnent toutes les autres crises dit-il page 29 puis d’énumérer 16 cas de situations « concrètes » pour montrer sa connaissance du terrain et de la situation des gens, tous milieux confondus ou distingués. Puis de dire page 30 : cette crise d’identité touche toutes les catégories sociales, chaque famille, chaque Français.
On ne sait plus si cette crise est cause ou conséquence. Si elle est cause, cela suppose une politique restaurant l’identité, la confiance; si elle est conséquence, cela suppose de s’attaquer aux causes. En fait, Sarkozy ne tranche pas : pour la crise comme cause, il préconise son ministère de l’identité nationale et de l’immigration (choisie) ; pour la crise comme conséquence, il propose du travail, encore du travail, la limitation du droit de grève avec le service minimum garanti, vote à bulletins secrets après 8 jours de grève, liberté de présentation au 1° tour pour toutes les élections professionnelles. C’est clair, il va au nom de l’intérêt des travailleurs, les contrôler encore plus. Rien de tel pour les patrons, genre Noël Forgeard qui part avec 8 millions d’euros quand ses employés ont perçu 2 euros 38 de prime.
On sent un candidat, encore tout chaud ministre, plus soucieux de réglementer le monde du travail que celui du capital même s’il a souvent les dents dures, en mots et non en mesures, contre les prédateurs et les spéculateurs, (mais si le capitalisme d’aujourd’hui n’est plus moral, tenez-vous bien, c’est la faute à 68 !), contre les pratiques de dumping à la chinoise et à l’indienne d’où sa proposition de TVA sociale, importée d’Allemagne, avec ce curieux raisonnement : le travailleur pauvre qui achète bon marché les produits sous-évalués de l’étranger détruit son emploi ; avec la TVA sociale qui va taxer les importations, le consommateur pauvre en reviendra à acheter les produits français, aujourd’hui plus chers, demain compétitifs et contribuera ainsi à sauver son emploi.
Pour conclure sur ce livre, il fait partie du débat politique et il faut le lire, que ce soit pour l’approuver ou le critiquer (pour une moitié de Français, il est déjà approuvé sans qu’ils l’aient lu) mais il faut se souvenir que son auteur n’est pas un candidat sans pratique du pouvoir, il l’a exercé.
Voilà un homme politique, avec ses passages dans différents ministères, plombé par un bilan qu’il n’assume pas : pas un mot sur son bilan contestable et contesté sur l’insécurité. Et qui veut nous faire croire qu’il est un candidat de la rupture.
Concevable si on accepte son affirmation, page 13: « j’avoue avoir longtemps, peut-être trop longtemps, pris du plaisir à ces jeux (la politique comme jeu de pouvoir et affaire de gestion). Aujourd’hui mon rapport à la politique a changé. J’ai cessé de faire de la politique avec cette sorte de jubilation que j’ai si longtemps éprouvée ».
On a le sentiment d’une conversion soudaine à l’amour de tous, des faibles, des humiliés, des blessés de la vie, après la haine de tous les boucs émissaires qu’il a su s’inventer jusqu’à envisager un gène du suicide chez les adolescents fragiles. On a le sentiment d’une révélation subite, tenant du miracle.
De quoi sursauter quand on sait comment après les incidents de la gare du Nord, il n’a pas hésité à mentir (jeu de pouvoir typique) en mettant la gauche et Ségolène Royal du côté des fraudeurs, des resquilleurs. Quand on sait la concentration de pouvoir à laquelle il avait atteint jusqu’à il y a peu, comme ministre de l’intérieur et comme chef de l’UMP, ayant les médias à sa botte, les renseignements généraux avec manipulations possibles à sa disposition.
Un livre donc de poudre aux yeux, manquant de sincérité malgré les déclarations solennelles, masquant un bilan, préconisant des mesures qui aggraveront la condition des travailleurs et de leurs représentants.
Un livre à prendre avec beaucoup de méfiance, à ne surtout pas croire sur parole, pour cette formule particulièrement malhonnête, purement politicienne, page 159 : Le 22 avril et le 6 mai prochains, chacun d’entre nous, en son âme et conscience, devra faire un choix. Il devra choisir entre la résignation et l’action. (Entre le minimum et le maximum, d’après les pages 111-112)
Il est évident que ce genre de raccourci montre que Sarkozy n’a pas changé.
Non, le 6 mai, c’est bien d’autres choix qui se présentent.
Enfin ce constat affligeant : pas un nom de femme dans ce livre ; il n’y eut que des grands hommes.

Maintenant de Ségolène Royal

Maintenant, le livre de Ségolène Royal lit l’Histoire très différemment et il apporte la preuve que sa candidature n’est pas une candidature de la résignation mais bien de l’action.
La méthode de ce livre est différente. Pas de JE omniprésent car Ségolène répond aux questions d’une journaliste et cela donne un abécédaire à 200 entrées qu’on peut lire dans l’ordre qu’on veut. On peut pratiquer deux lectures, dans l’ordre alphabétique et dans le « désordre ».
Les questions introduisant les entrées ne sont pas langue de bois et les réponses pas davantage. Il y a une grande franchise dans les réponses.
Quelques questions sont personnelles : Ségolène ne les esquive pas mais ses réponses n’ont pas de quoi alimenter la chronique people. Tant mieux si Ségolène est discrète, pudique sans rien cacher de ses hontes ou joies d’enfance, de ses bonheurs d’hier et d’aujourd’hui avec ses 4 enfants et son couple, de ses défauts et qualités, de ses goûts (musique, films, livres), de ses expériences et de ses initiatives politiques.
Ségolène vient de loin, du sérail dit-on. Non. Elle est marginale dans le parti, dans les gouvernements auxquels elle a participé (même enceinte et le cachant puis le montrant); elle est atypique : ce n’est pas la candidature initialement prévue (il y aurait eu à choisir entre Jospin, Fabius, Strauss-Kahn, Lang, Hollande) qui a été investie par les militants.
En fait, on s’aperçoit qu’elle a tracé son chemin avec ses convictions et que ce n’est pas un hasard si elle se retrouve à rassembler les espoirs d’une bonne moitié des Français (en espérant que ce sera la majorité).
Par exemple, la démocratie participative, elle s’y intéresse depuis 2001-2002, étudiant ses réalisations à Berlin, en Catalogne, au pays basque, au Brésil.
Par exemple, les jurys citoyens, elle en parle dès 2002 à l’assemblée nationale puis en 2004 pendant les régionales et met en application en Poitou-Charentes, ces conceptions déjà pratiquées avec succès ailleurs.
Cet abécédaire apparemment éclaté permet de mesurer la cohérence des propositions issues des débats participatifs (Les cahiers d’espérances font 700 pages et sont l’œuvre des gens), de voir la connaissance des problèmes réels des gens et les réponses concrètes, solides, possibles, plausibles qu’on peut y apporter (la politique par la preuve déjà convaincante sur le papier), d’apprécier l’extrême clarté des réponses de Ségolène, la qualité de l’expression (sans doute avec relecture et corrections : normal), les références de toutes sortes, y compris à des femmes, les unes connues, les autres anonymes, rencontrées lors des débats ou des visites de terrain.
Le balayage précis des domaines abordés est considérable : tous les aspects de la vie quotidienne (logement, travail, famille, école, culture, transports), de la politique économique (dialogue social, licenciements, emploi, innovation), sociale (retraites, sécurité sociale, santé), intérieure ( sécurité, sans-papiers, immigration), étrangère (indépendance énergétique, co-développement, environnement), listes non limitatives, sont traités avec rigueur, parfois, une pointe d’humour, avec sincérité et compétence.
C’est le principal effet que fait ce livre : il est convaincu et convaincant.
Rien à voir avec l’image d’incompétence véhiculée en début de campagne quand on se gaussait des bévues et bravitudes de Bécassine, surnom qu’elle récupère habilement.
Sur les mêmes objectifs d’une France reprenant confiance par la croissance, l’emploi, le dialogue, le respect, la sécurité (Ségolène dit les sécurités), un candidat est peu crédible, Sarkozy, il sait tout, il a rencontré tout le monde (son discours de Bercy est d’une suffisance et d’une arrogance), l’autre est crédible parce que Ségolène est plus modeste : elle écoute les gens, elle est à l’affût de ce que d’autres font et qui marche. Elle est ouverte à l’innovation sous toutes ses formes. Avec Ségolène, nous avons une femme politique d’envergure, soucieuse de vérité, d’efficacité, sachant articuler expertises d’experts (nommés dans son livre) et expertises de citoyens, présents dans Les cahiers d’espérances, dans le pacte présidentiel et dans ce livre aux 200 entrées.
En espérant vous donner l’envie de lire les deux pour la clarté de votre choix.

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